SHABA, KASAÏ, OÙ EN SONT NOS COUTUMES ?

KALEND'a MWAMBA

Kalenda

 

Carte-Zaire

KALEND'a MWAMBA
est né à Kanzenze
dans le territoire
de Kolwezi au Shaba,
le 11 janvier 1914,
Durant de nombreuses années,
bien avant que le Zaïre
ne soit une nation souveraine,
il a professé au tribunal
coutumier, des deux côtés
de la barre: d'abord comme
« mandataire» (ce qui correspond
à l'avocat), ensuite comme
magistrat coutumier.
Ces deux longues
carrières successives
l'ont enrichi
d'une connaissance profonde
des différentes coutumes
en vigueur au Kasaï
et au Shaba.
En outre,
ses fonctions à la tête
du Centre extra-coutumier
de Lubumbashi
lui ont permis d'observer
et d'analyser le comportement
social des Zaïrois vivant
en ville, c'est-à-dire
loin des régions
rurales d'où ils sont issus
mais où le respect
de la tradition
est pieusement conservé.
Voilà assez de raisons
pour traiter parfaitement
de ce sujet.

1 Sens de la dot traditionnelle

La dot est une des institutions fondamentales du droit africain. Ne pas l'évoquer d'emblée, avant d'aborder au chapitre suivant le mariage africain, serait une regrettable lacune.

Ce sujet a donné matière à plusieurs études d'observateurs étrangers; la plupart n'ont pas pénétré la signification profonde de cette institution. Ils s'en sont tenus trop légèrement aux apparences formelles actuelles et ont conclu que la dot était le prix d'achat d'une femme, que le mariage, chez les Noirs, était une opération lucrative pour les parents de l'épouse. Des anthropologues Anglo-Saxons vont même jusqu'à traduire « dot» par « bride-price» (prix de la nouvelle mariée). Ils sont évidemment bien loin de la réalité africaine. Ces erreurs sont d'autant plus blessantes que ces « spécialistes » de l'histoire de l'homme ont, le plus souvent, séjourné dans son milieu traditionnel. Ils n'ont pas perçu la saine motivation de la dot et l'ont ainsi dénaturée; cependant, leurs ouvrages sont réputés « d'autorité ».

Avant de tenter d'expliquer ces regrettables erreurs d'interprétation, voyons quelles sont les motivations essentielles de la dot, avant l'époque coloniale.

Chez l'Occidental, une survivance du droit romain veut que les parents de l'épouse apportent la dot au nouveau foyer qui va se créer. L'attitude sociale, en cette occurrence, a une tout autre signification: il s'agit d'une assistance matérielle et financière à une famille qui se crée, qui démarre dans l'existence.

Chez l'Africain, il n'est pas question, à l'origine, d'une opération enrichissante. La dot a des motivations essentielles qui s'élèvent loin au-dessus des aspirations matérielles du profit ; voyons les principales:

a) Nous avons vu que la pyramide familiale était faite des ascendants, des descendants et des collatéraux paternels ou maternels. Chacun y joue son rôle, en d'autres termes, chacun est un mœllon de l'édifice. Et en retirant un des éléments constitutifs (la future épouse, comme les enfants à naître d'ailleurs), l'équilibre, la solidité, le bon fonctionnement sont compromis. La dot est donc un mœllon de remplacement, comblant l'absence causée par le départ de la future épouse dans le clan de son mari; c'est une compensation aux activités (lui ne seront plus exercées au profit de la famille (18).

b) La dot est une preuve publique du libre consentement que les parentèles apportent à l'alliance envisagée.

c) LA DOT EST UN GAGE, remis par la famille de l'époux à celle de l'épouse, pour garantir un bon traitement à cette dernière. Dès lors, le mari est responsable de tout ce qui peut advenir à sa femme au long de l'existence conjugale.

Signalons, à ce propos, que beaucoup de coutumes exigent, de la parentèle du mari, le versement d'une indemnité de décès lorsque la femme vient à mourir chez son mari.

d) La dot sera enfin une garantie de stabilité de l'union des époux. Ainsi qu'on le lira plus loin mais comme on peut déjà s'en rendre compte par les considérations précédentes, la dot africaine n'a pas du tout le même sens que celle du droit romain. Elle n'est pas le fait de la générosité des parents, elle est partie essentielle d'un contrat entre deux familles et va aux parents de la mariée, contrairement à celle du droit romain qui va aux époux. Elle est déterminée par l'importance du vide que créera l'absence de la femme au sein de son clan d'origine. La constitution de la dot par les parents de l'époux n'est pas une mince affaire et n'est pas traitée à la légère ; elle entraîne le plus souvent de sérieux sacrifices que s'imposent les parents et au besoin le clan. Dans ces conditions, même si l'amour du mari n'a pas toute la qualité souhaitable, on comprend que l'époux traitera convenablement sa femme pour éviter la rupture d'un contrat si laborieusement établi par les familles concernées et, de plus, si péniblement honoré par la sienne.

En sens opposé, si la femme veut quitter son mari, sa famille s'évertuera à la convaincre de n'en rien faire afin de ne pas devoir restituer la dot aux parents de l'époux.

L'altération, dans la pratique, du respect du sens originel de la dot - comme d'autres coutumes - s'explique par deux raisons majeures:

a) L'existence dans les grands centres urbains crée l'éloignement plus ou moins important des villages coutumiers d'origine des deux candidats au mariage. Le respect scrupuleux des coutumes s'en trouve singulièrement diminué. La distance impose des frais considérables de transport et des pertes de temps inacceptables dans la vie économique ou industrielle. Elle interdit par conséquent dans bien des cas le déplacement des intéressés soit pour satisfaire aux impératifs prescrits par la coutume ancienne, soit pour permettre au futur mari de prêter des services compensatoires dans la famille de sa promise.

b) Suite à la circulation fiduciaire, les éléments compensatoires anciens de la dot furent convertis en espèces trébuchantes et sonores. C'est plus simple mais cela comprend le grave danger de déformer l'esprit initial de l'institution.

Remise de la dot proprement dite. En présence du témoin matrimonial.la fille reçoit la dot et la remet à son père juridique.

Encore une fois, on ne le répétera jamais assez, c'est loin des grands centres urbains qu'on retrouvera le maximum de virginité originelle aux coutumes anciennes: c'est à l'intérieur du pays en brousse, que la loi ancestrale est la moins altérée. La dot traditionnelle a une nature très complexe résultant de la diversité des coutumes. Des gestes et des signes qui s'accomplissent lors d'une cérémonie de mariage un observateur peu informé risque de se faire des idées fausses: il n'aura pas saisi le sens profond de tel signe ou de tel geste posé à tel moment ou lors de telle circonstance. Il tentera d'interpréter à sa façon, suivant sa pensée, sa compréhension ou sa manière de voir.et non suivant le sens coutumier que renferme.la cérémonie dont il aura été le témoin. Nous trouvons là l'explication des préjugés et des contre- sens qui dénaturent la signification réelle de la cérémonie et, notamment, celle du début, relative à la fixation du montant ou de l'importance de la dot. C'est alors qu'on en déduit erronément que la dot est le prix d'achat de la femme que le mariage chez les Noirs est essentiellement lucratif. De telles conclusions sont évidemment dénuées du moindre sens de la coutume fondamentale.

Il est vrai qu'il y eut jadis beaucoup de transactions dont les femmes étaient souvent l'objet mais, dans ces cas, nous sortons du cadre du mariage, nous entrons dans le domaine de l'esclavage. L'Orient et l'Occident (plus spécialement le Nouveau Monde) ont pratiqué l'esclavage, le milieu traditionnel africain aussi.

Des femmes (comme des hommes) étaient vendues et, par des discussions, on en fixait le prix. L'origine de ces esclaves se trouve, comme on le sait, dans le butin des guerres que se livraient des tribus ou des ethnies voisines. L'intérêt primordial du maître, en achetant une esclave était d'ordre économique. Bien sûr et accessoirement des amours ancillaires pouvaient exister, parfois même jusqu'à engendrer des enfants. Mais, en aucun cas, cette transaction et cette union accidentelle ne pouvaient avoir la valeur juridique de dot et de mariage.

Il en est de même de la contrainte par corps pratique où le créancier s'emparait d'une femme ou d'un homme, en guise d'otage (kukwata lukola) (tshiluba), de manière à obliger le débiteur de s'acquitter rapidement de sa dette.

Mais ces transactions, et d'autres du même genre, ne sont pas seules à pouvoir fermer, à l'observateur étranger, la porte de la saine philosophie de la dot traditionnelle. Nous l’avons vu plus haut, le numéraire, en se substituant aux dons en nature ou en prestations qui avaient cours en milieu coutumier, a ouvert la voie à une série de glissements en ce qui concerne la signification réelle de la dot.

Ajoutons à cela que le besoin d'argent, sans cesse croissant en milieu urbain, et l'esprit de lucre qui en est le satellite ont conduit à faire de la dot, non seulement une source de profits pécuniaires, mais également une sorte d'enchère. Cette prostitution de la dot est à ce point scandaleuse que, au Cameroun le Gouvernement a dû légiférer en la matière et prohiber purement et simplement la dot en espèces.

Revenant au rôle réel de la dot, on serait tenté de la considérer comme condition première, essentielle du mariage africain. Au fait, il n'en est rien. La dot n'est même pas le premier signe juridique qui justifie le mariage, car il existe des mariages légitimes sans dot.

Le mariage traditionnel parfait se fonde avant tout sur la rencontre de deux cœurs, sur l'amour réciproque de deux êtres qui veulent fonder un foyer. La garantie valable du bonheur mutuel des époux est d'abord l'existence solide et durable de cet amour. C'est indéniablement le premier stade, avant toute autre considération ou formalité du mariage. Vient ensuite le consentement qu'apportent les parentèles à l'union de leurs enfants respectifs. C'est le second stade, il est juridique et légitime l'union.

Quant à la dot, troisième stade du processus matrimonial, nous avons vu que le rôle qu'elle a à jouer est de consolider l'union, tant au point de vue sentimental que juridique.

Pour étayer davantage ces considérations, invoquons ici certains dictons et proverbes de la coutume, lesquels sont énoncés pour traduire justement l'impérieuse nécessité de l'amour dans le mariage.

Bulondango diwi, kebolondanga shima ne malwa, nansha bilele panjia.

Nenya ; nkwetu kundela, nasha bakwanyina nzala. (Tshiluba)

Remarquons tout d'abord que ces dictons des Luba du Shaba et du Kasaï s'entendent presque uniquement de la bouche des femmes mariées dont le ménage chancelle. Cela est particulièrement vrai pour les Luba du Kasaï ils peuvent se traduire par:

« Quelle que soit votre richesse, je ne viendrai jamais à vous, si vous n'avez pas une parole d'amour qui puisse me rassasier. Si vous ne m'aimez pas, je préfère m'en retourner dans ma famille, même si l'on y meurt de faim »

De leur côté les parentèles, avant le versement de la dot, c'est-à-dire avant de légitimer par leur acquiescement l'union de leurs enfants, diront à ces derniers: Nguvu ya mamba, ni maji (swahili) la force du crocodile n'est que quand il est dans l'eau. En d'autres termes, le mariage sans amour est fondé sur le sable. Les parentèles veulent ainsi, avant de conférer un cachet juridique à l'alliance en question, s'assurer que le premier fondement, l'amour mutuel des époux, ne fait pas défaut.

Néanmoins il est dans certaines coutumes des mariages où l'aspect juridique, c'est-à-dire le consentement des familles, et la constitution de la dot sont préalables à la rencontre des cœurs. Empressons-nous d'ajouter que de telles unions, outre qu'elles sont sujettes à de graves dissensions internes sont coutumièrement considérées comme des abus.

La dot traditionnelle, avant l'introduction de la monnaie, avait une nature très complexe résultant de la diversité des coutumes. Elle était exclusivement constituée de dons en nature.

Chez les peuples pasteurs, tels les Rwandais et les Tshokwe du Shaba, on l'évaluait en têtes de bovins; chez d'autres, on comptait en chèvres, en poules, en gibier et même, chez certains, en calebasses de vin de palme ou en perles (busanga]. Les croisettes de cuivre étaient aussi en usage, notamment dans la région de Kabinda, au Kasaï, mais également au Shaba, le pays du cuivre. Les Basonge offraient le didiba tissu en raphia.

À une certaine époque, des objets tels que fusil, hache, machette, lance, flèches étaient réclamés un peu partout comme partie de la dot.

Avant l'introduction du sel européen par les Portugais le sel indigène, luepu lua mbanda ou luepu Iua tshikulukutu des Luba du Kasaï entrait aussi dans la dot.

Une mention spéciale doit être réservée à la dot « à la Jacob ».en usage chez les Luena, Lamba, Batabwa : le fiancé, aidé parfois des gens de sa famille, devait offrir certaines prestations au profit de la belle-famille; ces services prêtés consistaient en travaux de labour d'un champ, défrichage, ouverture d'une clairière, construction d'une demeure, etc.

À noter aussi que dans ces groupes, le futur époux quittait son clan et venait s'installer dans celui de son épouse; c'est à celui-ci qu'appartenaient les enfants issus du mariage.

Mais à qui incombe la charge de procurer la dot?

En régime patrilinéaire, c'est le père qui doit procurer la dot pour le mariage de son fils. À son défaut cette charge incombe au frère aîné qui, en sa qualité de mwanabute, rem- place le père décédé.

En régime matrilinéaire, c'est l'oncle maternel, cela va de soi, qui assume le devoir de marier son neveu et, par conséquent, de lui fournir la dot

Certaines coutumes faisant preuve d'une plus grande sagesse imposent que le futur époux gagne lui-même une partie de sa dot le contraignant ainsi à affirmer son courage et sa maturité d'esprit conditions essentielles à la fondation d'un foyer. Dans ce cas, la famille ne fera qu'intervenir pour assurer le complément du montant exigé.

Dans certaines autres ethnies, le clan tout entier c'est-à- dire tous ceux qui participent au patrimoine commun, est appelé à contribuer à la constitution de la dot pour le mariage d'un de ses membres. Dans ce dernier cas, la dot peut donc provenir d'une source triple. à savoir: revenus du travail du jeune homme, la part du père et le produit de la quête organisée au sein du clan.

Le mariage sans dot comme tel n'a pas existé en droit coutumier.

Cependant, il arrive que la dot ne soit pas exigée, même dans des groupes où elle est d'usage coutumier. Cette dérogation se justifie le plus souvent par une double motivation d'ordre affectif. D’abord, c'est l'étroitesse de parenté qui l'explique dans le mariage des bafiala par exemple, chez les Bernba et les Baushi, ou dans celui des busoni chez les Lunda, les Tshokwe, les Ndemba el les Luena.

II s'agit d'une même forme de mariage, ayant cours généralement en régime matriarcal et qui unit notamment, le fils du frère et la fille de la sœur et vice versa (à suivre).

Ensuite, l'amitié entre les parents qui est garante réciproque des meilleures dispositions, peut justifier que la dot ne soit pas exigée. Chez les Basonge de Kabinda, ce phénomène de dérogation était courant, le contraire aurait été une offense à l'amitié. Dans l'un et l'autre cas la dot était remplacée par un simple geste ou par quelque: cadeau symbolique.

Quoiqu'il en soit des considérations qui précèdent concrète ou symbolique, la dot a toujours existé en droit traditionnel africain.

Néanmoins, nous avons vu que la colonisation a inévitablement entraîné pour diverses raisons, l'altération de la nature première et admirable de la dot. Ajoutons à cela qu'une autre évolution s'est marquée dans les milieux particulièrement européanisés où le contact avec l'Occident a profondément altéré le sens et le respect de la coutume en général: on a tendance à ne plus exiger de dot.

Les cas sont trop peu nombreux pour qu'ils puissent autoriser des conclusions. Notre expérience judiciaire, cependant, nous a montré que les mariages ainsi conclus n'ont pas toujours la stabilité souhaitée, l'épouse ne se sentant réellement pas mariée si aucune dot n'est venue sceller l'union.

Il serait indéniablement prématuré d'envisager l'abolition de la dot aussi longtemps que l'opinion de la masse n'aura pas découverte, elle-même, un symbole contractuel valable de remplacement.

Personnellement, nous estimons qu'il serait regrettable de supprimer une institution multiséculaire qui, malgré la dégénérescence dont elle est victime en certains milieux, a incontestablement fait la preuve de sa valeur et de son efficacité dans les sociétés africaines. Il vaudrait mieux, nous semble-t-il, l'ajuster en tenant compte des circonstances nouvelles, mais avec le souci profond de la ramener à son sens traditionnel et préserver sa saine philosophie.

Jusqu'à présent, les jurisprudences zaïroises n'avaient eu généralement pour guide que l'ancienne coutume. Celle-ci est orale et il faut reconnaître que son application ne correspond plus toujours comme il faudrait aux temps nouveaux dans les centres extra-coutumiers.

Un droit nouveau doit donc se créer, et il se crée effectivement peu à peu, lentement peut-être, mais sûrement. Des tendances jurisprudentielles se font jour, confuses et parfois contradictoires comme il arrive dans les débuts. Certaines se confirment, s'affirment et s'imposent et constitueront ce qu'on pourrait appeler la « coutume évoluée »). Sans doute, celle dernière servira-t-elle de base à l'élaboration du futur droit zaïrois écrit.

(18) Kwatshila muana mpasu, pakolaye wakukuatshila peebe (proverbe des Luba du Kasaï): « Attrape des sauterelles pour nourrir l'enfant afin que, étant adulte, il puisse en faire autant pour toi ici le mariage de la fille est considéré comme perle et diminution de la force vitale pour son clan.