1. Des élections législatives au 30 juin 1960

La table ronde terminée, les dirigeants retournent précipitamment au Congo pour y mener campagne pour les élections dont la date est fixée du 11 au 19 mai 1960. Les partis ne disposent que de deux bons mois pour cette campagne qui sera, en réalité, la campagne électorale la plus facile. Le programme est le même pour tous. Les résultats sont prévisibles : la province de Léopoldville votera Abako et P.S.A.; l'Equateur, P.U.N.A. de Jean Bolikango et U.N.LM.O. de Léon Engulu, qui a accepté Bomboko commecandidat; la province orientale choisira le M.N.C. de Lumumba;le Katanga, Balubakat-Conakat; le Kivu, M.N.C., Lumumba - Céréa Kashamura; le Kasai enfin optera pour le M.N.C. Lumumba  M.N.C de. Kalonji. Ce sont là les grandes tendances qui ressortent du vote de 1960. (1)

On peut remarquer dans ce vote un trait fondamental : c'est qu'en règle générale, la victoire revient aux partis nationalistes :M.N.C. Lumumba - Abako - P.S.A. - M.N.C. Kalonji - GE.R.E.A. - Balubakat et leurs alliés. Les élections consacrent la défaite et la dislocation définitive du Parti national du progrès et de ses alliés (1). On s'explique mal, quand on examine les résultats des élections, les difficultés qui ont retardé la formation du premier gouvernement congolais.

(1) A la Chambre des représentants, sur l.36 sièges, le M.N.C. en obtenait 41, le P.S.A. 13, Je C.E.R.E.A. (Kashamura) 10, la Balubakat 7. L'Abako en avait 12, Je Conakat de Tshombé 8, le parti de Kalonji 8, le P.N.P. 15.

Plusieurs raisons ont déjà été avancées et nous pensons qu'il est inutile de nous y attarder. Nous imputons quant à nous ces difficiles tractations à un phénomène de base qui expliquera par la suite les événements du 5 septembre 1960.Désignés l'un et l'autre comme membres du collège exécutif national par leurs provinces respectives, Kasa-Vubu et Lumumba, qui ont pour la première fois l'occasion de se côtoyer et de travailler ensemble, se méfient beaucoup l'un de l'autre. Sentant approcher la date du 30 juin et l'impact des responsabilités qu'elle réserve, les deux hommes, jusqu'alors nationalistes convaincus, s'épient et s'observent. Kasa-Vubu, l'aîné, voudrait que Lumumba lui cède le pas. Lumumba, le démocrate, n'a qu'une pensée : si le peuple lui accorde un suffrage majoritaire, il ne le cédera à personne. Lorsque les résultats des élections sont connus, Lumumba triomphe; et fort de sa majorité relative, il déclare vouloir former le gouvernement. fallait-il autre chose pour déchaîner contre lui la fureur de ses anciens collaborateurs? Le M.N.C.-Kalonji, sous la pression ouverte de certains, milieux, le P.U.N.A. de Bolikango, les survivances du N.P. ne s'avouent pas vaincus. Ils pressent à leur tour le dirigeant de l'Abako de conclure une alliance contre Lumumba, un «communiste» qui risque de conduire le pays dans le camp socialiste. Et en 1960, le communisme est peint comme un régime spoliateur, athée, ennemi du peuple congolais, de son émancipation et de son progrès. D'un autre côté, le retour d'Antoine Gizenga, après son voyage dans les pays de l'Est et à Conakry, a orienté le P.S.A. vers une collaboration avec Lumumba. Le dirigeant de l'Abako ne peut donc plus compter sur le Parti solidaire africain, qui vient en deuxième position pour le nombre de sièges obtenus. D'où un boule- versement des alliances.

Les passions se déchaînent. La Belgique vient de désigner un ministre résident, chargé de mettre en place les institutions prévues par la Loi fondamentale du Congo. Canshof van der Meersch multiplie les consultations et, en fin de compte, charge Patrice Lumumba d'une mission d'informateur. Lumumba se met à l'œuvre. Mais les injonctions du ministre sont formelles : pas de gouvernement de majorité, mais 'd'union nationale. La Belgique, qui est dans l'obligation de s'incliner devant la victoire du camp nationaliste, ne cache pas son inquiétude de voir les institutions du pays contrôlées par Patrice Lumumba et les nationalistes. Elle impose la formation d'un gouvernement d'union. Elle aura ainsi l'occasion de s'assurer le contrôle de certains postes clefs au sein de l'équipe. Pendant ce temps, les émissaires belges et américains organisent complot sur complot contre les nationalistes.

Deux camps se sont constitués. Kasa-Vubu, le combattant, s'est rangé dans les rangs des modérés, ce qui amenuise totalement ses chances, pour une action future immédiate, car ses calculs sont faux. Lumumba, l'informateur, doit faire face à l'obstruction de certains partis et de Kasa-Vubu lui-même. Certains dirigeants qui ont déjà le sens de la manœuvre politique et qui estiment qu'il ne faut pas couper les ponts, se rendent .chez l'informateur, marquent même leur accord de principe de participer au gouvernement. Des qu’ils quittent Lumumba; ils déposent chez le ministre résident une motion pour dénoncer 1’action de l’informateur. La mission de, Lumumba,a touche à sa fin et lui, toujours de bonne foi, sollicite un délai supplémentaire de 24 heures. Son rapport d'information est prêt, lorsque se produit un véritable coup de théâtre. Le ministre vient de charger Kasa-Vubu de former le gouvernement. S'il ne s'agissait pas du Congo, si l'on n'avait pas encore analysé le comportement politique des dirigeants belges, on serait ahuri de se trouver devant des situations politiques aussi scandaleuses, mais, nous l'avons constaté dans les premiers chapitres de ce livre, l'intérêt du moment prévaut pour l'administration belge et un coup de théâtre de plus ne peut d'ailleurs que servir sa cause, car il permet de rendre plus aiguës les oppositions dans le camp nationaliste lui-même. A son tour, Kasa-Vubu se met à la tâche et fort de l'appui des partis hostiles à Lumumba, il tente vainement de former lui aussi un gouvernement d'union nationale. Il n'a d'ailleurs pas le choix, car les partis nationalistes se refusent à tout dialogue avec celui que Lumumba qualifie déjà d'usurpateur.

La tension s'accroît chaque jour. Lumumba menace de former un gouvernement populaire en se passant de l'intervention de la Belgique; Kasa-Vubu, soutenu par l'impétueux Albert Kalonji, se démène pour s'assurer d'un certain appui parlementaire. Mais à cette époque, la discipline des partis est encore de ligueur et l'on se trouve bientôt devant une impasse. Un acte politique va trancher le litige ainsi créé délibérément par la maladresse politique du ministre van der Meersch. Pendant que Kasa-Vubu et Lumumba s'affrontent pour la mise sur pied d'un gouvernement, la chambre des représentants vient de rendre son verdict. Au cours de son premier vote par scrutin secret, le candidat des nationalistes vient d'être désigné par 76 voix - majorité absolue - à la présidence du bureau de la Chambre des députés. Ce vote, intervenu après de longs marchandages, est le coup de grâce du colonialisme moribond. A présent, les dés sont jetés et il faut jouer le jeu des nationalistes. On a essayé de tempérer cette victoire en prétextant qu'elle n'était que partielle,' car quelques jours après, le candidat du groupe modéré l'emportera à la présidence du bureau du Sénat. C'est, nous semble-t-il, un jugement sommaire. En effet, si Joseph Iléo est élu président du Sénat, il ne doit pas cette élection au soutien unique de son groupe, mais à son nom : Iléo est le père du Manifeste de la conscience africaine et les .artisans de la première heure méritent estime et récompense. L'élection des deux vice-présidents du Sénat, tous deux nationalistes, corrobore notre affirmation.

Ce fait n'est d'ailleurs pas unique dans les annales de l'histoire du Congo. Kasa-Vubu, lui aussi, devra son élection à la présidence de la République, non à la majorité de son groupe, mais à ses mérites : il est considéré comme le père de l'indépendance. Peut-il subsister un doute? Non! Lumumba bénéficie effectivement de la majorité parlementaire. C'est à lui que revient le droit de former légalement le premier gouvernement congolais.

Manifestement, les Congolais qui ont formé l’opposition contre Lumumba sont désemparés; leur moral est au plus bas. Le gouvernement belge de son côté ne peut plus cacher son inquiétude et son désarroi. Comme il dispose toujours du droit de boycotter l'action de Lumumba ou d'y opposer un veto le ministre tout en le désignant cette fois comme chef du gouvernement, pose à Lumumba les deux conditions suivantes:

1. Le gouvernement devra inclure en son sein des éléments de tous les groupes politiques importants.
2. Un accord devra être conclu au préalable avec Kasa-Vubu pour la magistrature suprême.

Tout à la joie de sa victoire, Lumumba accepte sans peine les deux conditions imposées par le gouvernement belge, et ce fut sans doute sa plus grave erreur politique : avoir accepté de partager la souveraineté du pouvoir que lui confiait le peuple congolais. Mais, me dira-t-on, en avait-il le choix? Il est évident que, quelle, que fût la force de Lumumba, il ne pouvait pas se passer de l’apport. de Kasa-Vubu et de son groupe. Cependant, s'il avait bénéficié d’une, plus grande expérience, il aurait compris que le pouvoir ne peut, à aucun prix, se marchander. Il faut reconnaître, à sa décharge, que la Loi fondamentale avait été élaborée avec une telle ambiguïté par les dirigeants" qu'elle prêtait à. confusion. D'une part, le chef de l’Etat institué- par cette loi était semblable au roi des Belges, un monarque qui règne, mais ne gouverne pas. Lumumba homme débordant d'activité, ne pouvait briguer un tel mandat.

D'autre part, le manque d'expérience et la non assimilation des pratiques politiques des Etats anciens avait persuadé Lumumba que la démocratie, dans des pays d'économie capitaliste, était une force capable de maintenir au pouvoir un gouvernement nationaliste.

Dix années après la mort de Lumumba, on peut affirmer sans crainte que, quelle que fussent les raisons invoquées, avec Lumumba à la tête du pays, la crise était inéluctable. Elle dépassait de loin le cadre du Congo : les milieux capitalistes devaient décapiter Lumumba. On peut néanmoins estimer que si les rôles avaient été inversés, Lumumba disposant du pouvoir constitutionnel et reconnu comme tel, le renversement ne serait produit que par un coup d’Etat militaire, coup d Etat qui n était pas encore mur à l'époque.

Dans ces conditions, interviendront successivement la formation du gouvernement et l'élection de Kasa-Vubu, en qualité de premier chef d'Etat congolais. Les Belges, pour défendre leurs intérêts avaient imposé à Lumumba un pacte unilatéral; deux mois plus tard, ils obligeront Kasa-Vubu à en violer la clause essentielle la nécessité de maintenir au sein des institutions du jeune Etat congolais un équilibre de forces.

Nous l'avons déjà dit et nous voulons le répéter : Kasa-Vubu doit son élection à une conjugaison heureuse de trois facteurs :

- du côté congolais, il est considéré comme le père de la nation, celui qui peut le mieux traduire, dans les actes, le contenu réel de l'indépendance;

- du côté belge, il est considéré comme un modéré;

- du côté de Lumumba, il constitue, en tant que nationaliste, le moindre mal.

A présent, les jeux sont faits et c'est dans l'allégresse générale que la population congolaise célèbre le 30 juin 1960.

Le roi Baudouin, invité par Kasa-Vubu à assister aux festivités de l'indépendance, prononce un discours pour le moins discourtois vis-à-vis du chef de l'Etat congolais et de son gouvernement (2). Kasa-Vubu n'y prête aucune attention, mais Lumumba réagit violemment (3).

2. Cf. Document I, page suivante.
3. Cf. Document II, page 47.

L'opinion belge s'émeut, crie au scandale et exige de Lumumba des excuses que le chef du gouvernement ne s'embarrasse nullement de faire au banquet officiel de 13 heures. On a beaucoup épilogué sur le manque de courtoisie de Lumumba vis-à-vis du roi Baudouin de Belgique. Nous nous référons pour notre part à un, proverbe qu'un de nos compatriotes, le guitariste compositeur Luambo, a transformé en chanson : « Quand il y a un différend entre deux hommes, la première question que l'on se pose, est de savoir qui a provoqué l'autre.» Dans le droit occidental ce principe existe également, il est même consacré : «  En cas de légitime défense, tout homme peut tuer. »

Ici se place le premier conflit entre le premier gouvernement congolais et le gouvernement belge. Ce dernier s'en retournera à Bruxelles, plus que jamais décidé à saboter les actions de Patrice Lumumba à la tête du gouvernement. Dès cette époque, des hommes soigneusement choisis, infiltrés dans l'entourage de Lumumba, se chargeront de transmettre à Bruxelles les plans de ce dernier et recevront les ordres précis pour empêcher l'exécution du programme gouvernemental.

A ces traîtres, Lumumba accordera la plus grande confiance. Nous avons déjà vu Mobutu à l'œuvre, comme indicateur des services' de la Sécurité belge; mais Lumumba le nommera secrétaire d'Etat à la présidence du Conseil des ministres. Justin Bomboko, délégué du groupe Solvay à Bruxelles, est ouvertement le principal rempart des intérêts belges au Congo, ainsi que Lumumba lui-même le reconnaîtra plus tard Damien Kandolo, directeur de Cabinet à la présidence du Conseil, joue un rôle capital dans le trafic de documents visant à saboter le travail du premier ministre congolais. Jacques Lumbala, secrétaire d'Etat à la présidence avec Mobutu est un traître Comment un chef de gouvernement peut-il réussir dans des conditions pareilles? Mais sa tâche va se compliquer encore davantage avec la mutinerie des forces publiques, qui survient dès le 4 juillet 1960.

DOCUMENT 1

Il n'est pas inutile de remettre sous les yeux des lecteurs le passage essentiel du discours prononcé par le roi Baudouin le 30 juin 1960 pour en montrer le caractère discourtois.

En ce moment historique, notre pensée d tous doit se tourner vers, les pionniers de l'émancipation africaine et vers ceux qui, après eux, ont [ait du Congo ce qu'il est aujourd'hui. Ils méritent ri la fois notre admiration et notre reconnaissance, car ce sont eux qui, consacrant tous leurs efforts et même leur vie à un grand idéal, vous ont apporté la paix et ont enrichi votre patrimoine moral et matériel. Il faut que jamais ils ne soient oubliés, ni par la Belgique, ni par le Congo. Votre tâche 'est immense; et vous êtes les premiers à vous en rendre compte. Les dangers principaux qui vous menacent sont : l'inexpérience des populations à se gouverner, les luttes tribales, qui jadis, ont fait tant de mal et qui, à aucun prix, ne doivent reprendre, l'attraction que peuvent exercer sur certaines régions des puissances étrangères prêtes à profiter de la moindre défaillance.

Vos dirigeants connaîtront la tâche difficile de gouverner. Il leur faudra mettre au premier plan de leur préoccupation quel que soit le parti auquel ils appartiennent, les intérêts généraux du pays. Ils devront apprendre au peuple congolais que l'indépendance ne se réalise pas par la satisfaction immédiate des jouissances faciles mais par le travail le respect, de la liberté d'autrui et des droits de la minorité, par la tolérance et l’ordre sans lesquels aucun régime démocratique ne peut subsister.

Ne compromettez pas r l’avenir par des réformes hâtives, et ne remplacez pas les organismes que vous remet la Belgique tant que vous n'êtes pas certains de faire mieux.

Entretenez avec vigilance l'activité des services médicaux dont l'interruption aurait des conséquences désastreuses et ferait réapparaître des maladies que nous avions réussi à supprimer. Veillez aussi sur l'œuvre scientifique qui constitue pour vous un patrimoine intellectuel inestimable. N'oubliez pas qu'une justice sereine et indépendante est un facteur de paix sociale. La garantie du respect du droit de chacun confère à un Etat, dans l'opinion internationale, une grande garantie morale.

N'ayez crainte de vous tourner vers nous. Nous sommes prêts à rester à vos côtés pour vous aider de nos conseils, pour former avec vous les techniciens et les fonctionnaires dont vous aurez besoin.

L'Afrique et l'Europe se complètent mutuellement et sont appelées, 'en coopérant, au plus brillant essor. Le Congo et la Belgique peuvent y jouer un rôle de première grandeur dans une collaboration constructive et féconde et une confiance réciproque.

DOCUMENT II

Il suffira ici de reproduire le passage clef de la riposte de Lumumba dont on trouvera le texte intégral dans La pensée politique de Patrice Lumumba, Paris, Présence africaine éd., 1963, p. 197-201.

[…] L'indépendance du Congo,si elle est proclamée aujourd'hui dans l'entente avec la Belgique, pays ami avec qui nous traitons d'égal à égal, nul Congolais digne de ce nom ne pourra jamais oublier cependant que c'est par la lutte qu'elle a été conquise, une lutte de tous les jours, une lutte ardente et idéaliste, une lutte dans laquelle nous n'avons ménagé ni nos forces ni nos privatisation, ni nos souffrances, ni notre sang Cette lutte qui fut de larmes, de feu et de sang, nous en sommes fiers jusqu'au plus profond de nous-mêmes, car ce fut une lutte noble et juste, une lutte indispensable pour mettre fin à l'humiliant esclavage qui nous était imposé par la force.